Ce qui n’a pas de nom n’existe pas

Fév 26th, 2013 | Par | Catégorie Notes & notions

Ce qui n'a pas de nom n'existe pasNommer les choses c’est enfin les voir, les comprendre.  Agnosie, alexie, agraphie, prosopagnosie… : élargir notre vocabulaire, c’est étendre notre compréhension du monde et des autres. 

J’y vois rien 

Connaissez-vous Oliver Sacks ?  Oliver Sacks est un neuropsychiatre américain. Il est l’auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1990), l’Eveil (Cinquante ans de sommeil) (1987).
Son dernier ouvrage –  L’Oeil de l’esprit (Seuil 2012) – raconte comment vivent et s’adaptent des personnes victimes, par exemple, de cécité cérébrale.
Celles-ci voient parfaitement. Sans rien y comprendre : elles ont perdu ou n’ont jamais acquis des aptitudes cérébrales liées à la vision. Voir est en effet une computation de notre cerveau pour organiser et comprendre. Celle-ci peut être pertubée, de naissance, par maladie ou par accident. Comment alors s’ajuster, continuer à vivre et progresser ?

L’Oeil de l’esprit explique d’étonnants troubles d’aveuglement cérébral. Il ne s’agit pas là de s’amuser de phénomènes de foire mais de mesurer la complexité de notre cerveau.

Mon Dieu ! Epargnez-nous cela

Notre vision peut être frappée de maladies neurologiques. Par exemple d’alexie. L’alexie est l’incapacité – passagère ou non – de comprendre les mots, les phrases à leur lecture.  Tel texte, telle partition musicale lus auparavant sans difficulté deviennent inintelligibles. Le journal du matin devient de l’hébreu.

L’alexie peut être on non accompagnée  d’agraphie. L’agraphie est l’incapacité d’écrire, quelques mots, son nom. Tel écrivain connu mais devenu alexique a conservé ses capacités d’écriture, mais il est incapable de se relire.

L’aphasie est plus que la perte de la parole. C’est la perte du langage. L’aphasie peut être expressive – incapacité à s’exprimer – ou réceptive, si l’individu ne comprend plus ce qui lui est dit. Je cherche mes mots, je les confonds, les noms me restent sur le bout de la langue : mon aphasie est bénigne. Gravissime,  je ne pourrai que répéter les mêmes exclamations : Zut ! Bonne mère… Même mon discours en mon for intérieur est anéanti. Toute la communication est à reconstruire, par exemple par le mime. Des aphasiques compensent leur handicap par des capacités visuelles hors du commun à décrypter le langage non verbal des gestes, des expressions du visage…

Aveugle ou indifférent ?

Le propos, ici, n’est pas de résumer un ouvrage captivant. Il est de parler du vocabulaire de chacun d’entre nous. Nous sommes myopes ou aveugles à ce pour quoi nous n’avons pas de nom, à ce que nous sommes incapables de nommer. Cet innommé, nous ne nous le représentons pas. Nous ne le comprenons pas.  Nous le confondons. Bref, ce qui n’a pas de nom n’existe pas. A nos yeux.
Et quand cet innommé fait irruption dans nos vies, il nous heurte et nous nous méprenons.

Luc, un proche, manque d’attention à son cadre de vie. Cela m’a toujours étonné. Et un peu agacé. Un jour, en son absence, sa compagne décide de démonter une armoire dans la salle de séjour : ce meuble prend trop de place. Le soir, comme son compagnon ne fait aucune remarque, elle l’interroge : « Tu ne vois rien ? » Il cherche, incapable de discerner la disparition du meuble. Il ne voit rien, sauf le déplacement de quelques plantes qu’il a arrosées tout à l’heure.
Au travail, Luc est apprécié. Sur ce plateau de 30 personnes, certains s’étonnent cependant de sa réserve. Il m’a expliqué son souci : ce que l’on peut prendre comme de l’indifférence à ses collaborateurs est en fait une incapacité à les identifier.
Avant que mon vocabulaire ne s’enrichisse, j’aurais pu interpréter cette attitude comme de la négligence envers autrui ou son cadre de vie.

Pommes, poires, oranges,  femme et chapeau

Un neurologue identifiera peut-être ici un léger cas d’agnosie visuelle,  à savoir – bien que l’acuité visuelle soit normale – la difficulté ou l’incapacité de reconnaître des objets familiers, d’identifier ce qui est vu.
La personne gravement atteinte confond pommes, poires, oranges,  femme et chapeau.
L’alexie et l’agraphie sont des formes  d’agnosie visuelle.

Ce qui n'a pas de nom n'existe pasLe docteur Sacks souffre lui-même d’agnosie visuelle et de deux de ses manifestations particulières. La première est  l’agnosie topographique : Oliver Sacks  ne reconnaît pas les lieux, même familiers, et donc se perd fréquemment. La seconde est étonnante : la prosopagnosie congénitale ou incapacité de reconnaître et d’identifier les visages.  10 % de la population mondiale souffrent de déficiences en identification faciale, 2 % au moins en sont gravement affectés. Un prosopagnosique peut ne pas reconnaître ses enfants, son mari, s’étonner de la personne qu’il voit dans son miroir et se présenter sans cesse à ses voisins.

Nommer les choses – agnosie, alexie, agraphie, prosopagnosie… – c’est enfin les voir, les comprendre. Élargir notre vocabulaire, c’est étendre notre compréhension du monde et des autres. En distinguer les détails et la finesse, les horreurs et merveilles.

Nous devrions passionnément travailler à enrichir notre vocabulaire. Avant de disparaître à jamais dans l’innommable : le Néant.

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photo : © eb T’as de beaux yeux, tu sais, Christine.
photo 2 : © Le Seuil / 2012

 

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6 commentaires to “Ce qui n’a pas de nom n’existe pas”

  1. Article très intéressant. Et je suis tout à fait d’accord avec toi.

    Diane Drory, une pédopsy belge, a une théorie qui rejoint celle que tu exposes: elle dit que le fait de ne pas pouvoir dire et nommer les choses peut engendrer de la violence chez les jeunes (je résume, de mémoire).
    Je me souviens avoir lu un article d’elle à ce sujet dans le magazine Psychologies, il y a déjà plusieurs mois.

    J’ajouterais toutefois ceci: dans un texte à destination d’un public susceptible de ne pas connaître les mots rares que nous employons, expliquons-les: en note de bas de page, entre parenthèses… Comme tu l’as très bien fait dans cet article.

    Employer des mots rares (et les expliquer) pour exprimer précisément un concept , c’est une bonne raison. Truffer son texte de mots rares pour étaler l’étendue de ses connaissances lexicales, c’est “faire son dikke nek”(= faire son vantard, fanfaronner), comme on dirait à Bruxelles.

  2. Etienne B. dit :

    Bonjour à toi et merci pour le commentaire

  3. Alexandra dit :

    Bonjour Étienne,

    tu vois, j’avais précieusement gardé le lien vers cet article en particulier, tellement son titre fait écho à quelque chose qui me préoccupe.

    Ici, rien à voir avec une quelconque pathologie, quoique… Non, il s’agit plutôt du constat navrant de l’appauvrissement du vocabulaire chez certains de nos chers petits (qui peut, comme mentionné très justement dans le commentaire précédent, engendrer de la violence).

    Ayant observé des lacunes que je qualifie de graves, et ce, quel que soit l’âge, ma réflexion m’avait menée à la conclusion que, en effet : “ce qu’on ne peut pas nommer n’existe pas”.

    Poussant un peu plus loin, je me suis dit que la biodiversité avait bien du souci à se faire, et que le combat écologique était loin d’être gagné !

    Oui, parce que s’il ne reste plus que quelques termes génériques pour désigner de manière indistincte tout ce qui pousse autour de nous, de nombreuses espèces végétales pourtant bien connues pourront disparaître sans que les générations qui viennent après nous ne s’en émeuvent.

    A vrai dire, biodiversité et vocabulaire sont étroitement solidaires ! Si le vocabulaire se rétrécit, alors la diversité du monde se rétrécira aussi. Parce qu’on ne peut protéger que ce qu’on connaît.

    A bientôt, amicalement,
    Alexandra

    • Etienne B. dit :

      Si le vocabulaire se rétrécit, alors la diversité du monde se rétrécira aussi.
      Superbe. C’est très bien vu.
      Va bien, Alexandra

  4. Alcuinn dit :

    Cela me rappelle le phénomène dit de “vision aveugle” : le système fonctionne, les yeux sont intacts, mais nous ne voyons pas. Problème neurologique dans la partie évoluée du cerveau, il me semble. Lorsque c’est une autre partie qui est stimulée (réflexes par exemple) on ressent le sentiment très fort que l’on devrait reculer, lever la main, etc… Et quelques secondes plus tard, un camion vous frôle ou un ballon vous arrive dans la main.

    Je crois que ceci est évoqué dans ‘The Illusion of Conscious Will’ de D.M. Wegner, livre fort intéressant par ailleurs.

    C’est un cas extrême, donc moins courant je pense, que ce qui est évoqué ici.

  5. pascal dit :

    Ok, tout cela est bien beau, mais le vocabulaire des rues celui de nos cités celui ou grouille une grande partie de notre population belge, qui n’a peut etre pas les moyens d’envoyer leur enfants dans les écoles dites de qualités, ceux là existent pourtant bel et bien et utilise un vocabulaire que la plupart d’entre vous ne comprendrait pas, leur réalité n’est pas la votre et leur priorité non plus et pourtant ils existent et c’est peut etre là aussi l’évolution d’une langue…
    Désolé si il y a des fautes, moi non plus je n’ai pas fait beaucoup d’études.

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